Suite au Sommet de la Ligue arabe en Jordanie, fin avril 2007, l’homme d’affaires égyptien Salah Diab, propriétaire du quotidien égyptien Al-Masri Al-Yawm, qui utilise le nom de plume de Newton, a publié son échange avec le médecin égyptien Dr Yahya Nour Al-Din Taraf concernant la possibilité qu’Israël rejoigne la Ligue, une fois que le conflit israélo-palestinien sera résolu. L’idée a été avancée par Dr Taraf dans une lettre qu’il a écrite à Newton, dans laquelle il faisait observer que les Comores avaient rejoint la Ligue arabe en 1993, malgré la distance géographique qui les sépare du monde arabe et en dépit du fait que l’arabe n’est que leur troisième langue officielle, alors qu’Israël est situé au cœur du monde arabe et que l’arabe est sa deuxième langue officielle. Newton a salué l’idée, soulignant qu’elle correspondait à l’initiative de paix arabe de 2002. Il a ajouté qu’elle avait déjà été proposée en 1965 par le premier président de la Tunisie, Al-Habib Bourguiba, dans le cadre de son appel à mettre fin au conflit avec Israël.

Cet échange, publié par Newton dans son journal le 1er avril 2017, a suscité une réaction virulente d’Abd Al-Aal Al-Baqouri, éditorialiste du quotidien officiel Al-Gomhouriyya. Il a écrit qu’en soulevant cette idée, Newton et Taraf ignoraient le fait qu’Israël est un pays agressif qui avait entravé toute une série d’initiatives de paix au fil des ans. La position officielle arabe sur la résolution du conflit avec Israël, affirme-t-il, exige différents éléments de la part d’Israël, et faire des concessions à l’avance, comme envisager l’intégration d’Israël au sein de la Ligue arabe, n’est pas justifié. Extraits de l’échange entre Newton et Tarafa et réponse d’Al-Baqouri. 

Le propriétaire d’Al-Masri Al-Yawm : « Cinquante-deux ans plus tard, tout le monde voit ce que Bourguiba avait vu » en 1965

Dans sa lettre à Newton, le Dr Taraf écrit : « Cher Newton, dans votre dernier article de jeudi dernier, intitulé ‘Au sujet du sommet’, vous avez mentionné le fait que le sommet de la [Ligue] arabe s’est tenu sur les rives de la Mer morte, à un jet de pierre d’Israël. Je saisis cette opportunité pour vous demander : y a-t-il une clause dans la charte de la Ligue arabe qui empêcherait Israël de la rejoindre ? Ou en d’autres termes : qu’est-ce qui qualifie un pays arabe pour [être apte à] rejoindre la Ligue, s’il le souhaite ? Récemment [en 1993], la Ligue arabe a accueilli les îles Comores [comme membre] ; comme vous le savez, les îles Comores à l’extrême sud et au-delà des limites de la patrie arabe, et les langues qui y sont parlées sont le comorien, le français et l’arabe. Israël, par contre, se trouve au cœur du monde arabe, l’arabe y est la seconde langue officielle après l’hébreu, et 20 % de ses citoyens sont arabes. Par conséquent, est-ce qu’Israël ne remplirait pas les critères d’adhésion à la Ligue, s’il le souhaitait ? Certains diront qu’Israël est un pays usurpateur qui occupe un pays arabe membre de la Ligue [arabe] – la Palestine – et que cela l’empêcherait de rejoindre [la Ligue] selon sa Charte. Dans ce cas, si les Israéliens et les Palestiniens parviennent à une solution globale et juste du problème palestinien, cela supprimera-t-il les obstacles pour qu’Israël rejoigne la Ligue ? Signé : Dr Yahya Nour Al-Din Tarraf. » [1]

Newton a répondu comme suit :

« Le 17 septembre 1965, les ministres des Affaires étrangères arabes, qui s’étaient réunis à Casablanca, ont rejeté le mémorandum envoyé par [le premier président de la Tunisie] Al-Habib Bourguiba, en avril de la même année, dans lequel il demandait de mettre un terme une fois pour toutes au conflit israélo-arabe, au moyen de trois décisions principales : l’acceptation arabe du principe de la partition ; la déclaration immédiate d’un Etat palestinien et l’admission d’Israël en tant que membre honoraire de la Ligue arabe.[2] A l’époque, le président [égyptien Gamal] Abd Al-Nasser avait virulemment attaqué cette proposition, et l’ensemble de la presse arabe avait fustigé Bourguiba pour son plan de paix. Au cours de la conférence palestinienne tenue au siège de la Ligue arabe au Caire [en 1965], Abd Al-Nasser avait déclaré : ‘les affirmations de Bourguiba constituent une trahison envers les Arabes et l’arabisme, et elles ne servent nul autre qu’Israël et le mouvement sioniste’. Dans un communiqué de presse en réaction au rejet [de sa proposition] par les ministres des Affaires étrangères arabes, Bourguiba avait déclaré : ‘Ce que les Arabes peuvent obtenir aujourd’hui, ils ne pourront jamais l’obtenir demain’. Le temps a montré que Bourguiba avait raison à 100 %. Le monarque [saoudien] Abdallah bin Abd Al-Aziz a fait la même proposition [sous forme d’une initiative de paix arabe] lors du sommet de Beyrouth en 2002, et au cours du récent sommet, sur les rives de la Mer morte, tous les Arabes ont proposé [la même chose] : une paix globale avec Israël aux mêmes conditions proposées par [Bourguiba] à l’époque. Cinquante-deux ans plus tard, tout le monde finit par voir ce que Bourguiba avait vu à l’époque. » [3]

Un journaliste égyptien répond : vous ignorez l’agression et le rejet de la paix par Israël

Comme indiqué, l’échange entre Newton et le Dr Taraf a suscité des critiques de la part d’Abd Al-Aal Al-Baqouri, éditorialiste du quotidien officiel Al-Gomhouriyya. Celui-ci a écrit : « Le Dr Yahya [Nour Al-Din Taraf] peut certainement répondre à sa propre question [de savoir si Israël doit rejoindre la Ligue arabe], car il connaît bien les conditions d’adhésion… Comme chacun sait, la Mauritanie, la Somalie, Djibouti et les Comores… sont des Etats souverains avec des frontières établies et reconnues, comme l’exigent les termes d’adhésion de la Ligue arabe [exposés] dans sa Charte.[4] [Ces pays sont] tellement différents d’Israël à cet égard. A quel Israël le Dr Yahya Nour Al-Din Taraf fait-il référence ? Israël selon le plan de partition de 1947 ? Israël après la guerre de 1948 ? Israël après l’agression de 1956 ou après l’occupation du Sinaï ? Israël après la déclaration de [David] Ben Gourion, son Premier ministre de l’époque, qui avait proclamé à la Knesset : ‘Nous sommes retournés dans la patrie occidentale’ ? [5] Israël après l’agression de 1967 ? Israël après le retrait du Sinaï ? [Israël] après le retrait de Gaza et son siège ? Israël, dont certains dirigeants ont annoncé aujourd’hui qu’ils voulaient annexer la vallée du Jourdain, la Jordanie orientale, ou d’autres parties des pays arabes voisins de la Palestine, pour parvenir à ce qu’ils appellent le ‘Grand Israël’ ?… En outre, en mentionnant Bourguiba et en réitérant ses déclarations de 1965… [Newton] a ignoré l’agression impérialiste d’Israël en 1967, dont les conséquences continuent de nous consumer jusqu’à ce jour… [Certaines] questions concernant la voie pour parvenir à un règlement avec les sionistes remontent à la période d’avant la création de l’entité sioniste. Si cette entité a été créée en 1948, des contacts [non officiels] entre les Arabes et les sionistes ont été établis au début du 20e siècle. En outre, dans la période entre les deux guerres mondiales, certains parmi les Juifs de Palestine ont appelé à la paix et au calme, mais se sont heurtés au refus et au rejet de la part des sionistes extrémistes. Les contacts ‘officiels’ entre les Arabes et les sionistes ont été établis après 1948, et en particulier après l’agression de 1967. Malgré l’échec des nombreuses tentatives [de parvenir à un règlement], les partisans arabes d’un accord, de différentes approches, se sont abstenus de réviser leurs positions, leurs modi operandi et leurs mesures. De manière générale, on peut dire qu’ils ne sont pas parvenus à comprendre la mentalité israélienne qui prévaut depuis 1967, car s’ils l’avaient comprise, ces gens – qui sont certainement honorables – n’auraient pas pris les mesures qu’ils ont adoptées, mais auraient fait marche arrière. Mais cela n’est pas arrivé. » [6]

Lien vers le rapport en anglais

 Notes :
[1] Al-Masri Al-Yawm (Egypte), 1er avril 2017.
[2] En réalité, Al-Bourguiba avait proposé qu’en échange du respect par Israël des résolutions 181 et 194 de l’ONU, à savoir la renonciation à un tiers de son territoire, le droit au retour des réfugiés et l’acceptation de négociations dans lesquelles les pays arabes seraient représentés majoritairement par les Palestiniens, les Etats arabes reconnaîtraient Israël, avant de lui présenter de nouvelles demandes. Michael M. Laskier, « Between Bourgabism and Nasserism: Israel-Tunisia Relations and the Arab-Israeli Conflict during the 1950s and 1960s, » Iyyunim Bitkumat Yisrael 11, 2001, p. 47.
[3] Al-Masri Al-Yawm (Egypte), 1er avril 2017.
[4] Al-Baqouri fait référence à l’Article I de la charte de la Ligue arabe, qui stipule : « La Ligue des Etats arabes est constituée des Etats arabes indépendants, signataires de la présente charte. » Il convient d’observer qu’aucune définition d’« Etat arabe indépendant » n’est donnée.
[5] Référence apparente à une déclaration du 7 novembre 1956 de Ben Gourion, dans laquelle il annonçait la conclusion de la campagne du Sinaï de 1956 et déclarait : « Nous sommes revenus à l’endroit où la Torah a été donnée. »
[6] Al-Gomhouriyya (Egypte), 5 avril 2017.