Avant-Propos

Dans le contexte de la crise mondiale du coronavirus, de la montée du complotisme, des populismes et des extrémismes dans le monde et en France notamment, MEMRI publie une étude en 10 parties sur l’antisémitisme en France. Cette étude, réalisée ces derniers mois, présente l’évolution de l’antisémitisme en France en s’appuyant sur des exemples, des sondages d’opinion, des statistiques. Ci-dessous la 2ème partie.

L’antisionisme

La prégnance du complotisme semble liée à l’intensité de l’antisionisme. L’antisionisme consiste à reconnaître à tous les peuples le droit à l’auto-détermination et à l’indépendance territoriale à l’exception des Juifs, soit qu’il ne leur reconnaît pas l’identité de peuple (donc s’exprime à leur place sachant mieux qu’eux qui ils sont), soit qu’il leur dénie le droit à un foyer national sur la terre de leurs ancêtres et de leur ancien Etat, soit qu’il leur dénie le droit de posséder un Etat reconnu aux autres peuples parce que les Juifs sont juifs. Dans les deux cas, il institue une discrimination comme principe. D’ailleurs, l’Agence européenne des droits fondamentaux compte au nombre des affirmations antisémites la formule « Les Juifs sont seulement un groupe religieux et non une nation »[1].

La critique de l’Etat d’Israël camoufle un authentique antisémitisme lorsqu’elle :

  • est systématique ou de principe et ne porte sur aucune politique précise ;
  • se fonde sur des accusations mensongères ;
  • diabolise Israël ;
  • délégitime Israël en tant qu’Etat ;
  • lui nie tout droit à l’existence ;
  • appelle à sa destruction ;
  • exige d’Israël une conduite qui n’est attendue d’aucune autre démocratie.

L’antisionisme recycle d’ailleurs certains thèmes de l’antisémitisme « classique » :

  • la privation des Palestiniens de leurs droits traduisant la haine juive du genre humain ;
  • leur persécution et l’occupation de leurs terres traduisant le sentiment de supériorité lié à l’élection divine ;
  • l’assassinat d’enfants palestiniens relevant reprenant le thème meurtre rituel ;
  • le soutien apporté par les Juifs à Israël recourant à la perfidie, au mensonge, à la manipulation et à la conspiration, traits juifs caractéristiques.

Une enquête de 2014 qui interroge les Français sur leur compréhension du sionisme montre que moins de la moitié des sondés entérine une définition correcte du sionisme [2].

Un sondage publié en janvier 2020 montre que les préjugés l’ont emporté sur le savoir dans l’esprit des Français [3].

Sous l’angle politique, on note que cette croyance est surreprésentée au sein des extrêmes par rapport aux partis centristes [4] :

–   Rassemblement national (extrême droite) 36 %
–   La France insoumise (extrême gauche) 33 %
–   La République en marche (centre, parti présidentiel) 12 %
–   Modem (centre) 9 %

Le complotisme, indissociable de l’antisémitisme depuis le succès mondial que représente depuis le début du 20e siècle le faux de la police tsariste Les Protocoles des sages de Sion, trouve de son côté une nouvelle vie grâce à l’Internet. Une enquête de 2019 sur le complotisme donne les résultats suivants à propos du « complot sioniste mondial ».

Les sondeurs ont relevé que ceux qui croient au « complot sioniste mondial » sont surreprésentés chez les moins de 35 ans (29 % contre « seulement » 16 % chez les plus de 65 ans), chez les chômeurs (29 %), et les ouvriers (33 %). Cette croyance décroît proportionnellement au niveau d’étude puisqu’elle se rencontre chez 13 % des diplômés des deuxième et troisième cycles du supérieur contre 31 % chez les non diplômés.

En 2019, un Français sur cinq estime donc qu’il existe un « complot sioniste à l’échelle mondiale [5].

* Les faits

L’antisémitisme est une réalité ressentie par Juifs et non Juifs qui prend la forme d’agressions de natures différentes.

A partir de septembre 2000, les dirigeants communautaires juifs français confient au Service de protection de la communauté juive (SPCJ, créé en 1980 par le Fonds social juif unifié) la responsabilité de recenser rigoureusement les actes antisémites commis en France. Les chiffres utilisés dans cette étude proviennent de cette source, croisés avec ceux du la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur dans la mesure où le SPCJ ne publie pas de rapport chaque année.

Cependant, les actes considérés sont les seuls actes connus, c’est-à-dire faisant l’objet d’une plainte ou d’une main courante auprès des services de Police et Gendarmerie ou dont l’existence est avérée par l’administration en l’absence d’expression de la victime. Les actes non déclarés et non connus de l’administration échappent donc par définition à toute analyse quantitative. De plus, il est matériellement impossible d’effectuer un décompte des contenus antisémites diffusés sur l’Internet.

On n’étudiera pas la répartition géographique des différents actes retenus mais, sans surprise, ils se concentrent dans les zones où sont localisées les plus importantes communautés juives : Ile-de-France, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Auvergne-Rhône-Alpes et Grand-Est.

Les principaux faits connus d’après le SPCJ et le ministère de l’Intérieur peuvent être rassemblés dans le tableau suivant :

Actes 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 1998
81 82 744 219 936 601 974 508 541 473 474 832 466 389 614 423 851 808 335 311 541 687 81

Ce qui donne la courbe suivante :

Pour les quatre dernières années on distingue :

2016 2017 2018 2019
Actes déclarés 335 311 541 687
Actions 77 97   151
Menaces 258 214   536

L’année 2000 représente une année charnière. En particulier, on recense 75 actes entre la fin du mois de septembre et la mi-octobre 2000, soit à peu près autant que la moyenne générale des années précédentes. Cette « explosion » des actes antisémites, qui n’a jamais cessé depuis, peut être ainsi corrélée à la couverture médiatique de la seconde Intifada.

En 2000-2001, face à ce phénomène brutal et soudain, la réaction conjointe de l’Etat et de la presse est de le passer totalement sous silence sous prétexte de ne pas attiser les tensions. Les Français ne sont donc alors pas informés. La seule institution qui remarque cette profonde mutation de la société française est le Conseil œcuménique des Eglises qui exprime son émotion face à la destruction des lieux de culte que sont les synagogues. Il faut attendre un discours du président de la République Jacques Chirac en 2003 [6] pour que la parole se libère au sujet de la montée de l’antisémitisme en France.

Depuis 2008, le Service central du renseignement territorial (SCRT), service de renseignement de la direction centrale de la Sécurité publique au sein de la Police nationale, comptabilise les actes racistes et antisémites et permet une approche plus fine du phénomène, preuve de la prise de conscience de la situation par les pouvoirs publics.

Le nombre d’actions violentes n’a cessé d’augmenter : +124 % entre 2013 et 2014, +59 % entre 2014 et 2015. Le nombre d’actes antisémites ayant donné lieu à un dépôt de plainte a considérablement baissé à partir de 2016 avec un recul de 58 %. Ce nombre est passé de 335 à 311 entre 2016 et 2017, soit une baisse de 7 % [7]. Cette baisse est liée à celle des menaces, passant de 258 à 214, soit une décrue de 17 %. En même temps, le nombre d’actions est passé de 77 à 97, soit une hausse de 26 % – parmi lesquelles un assassinat.

Les institutions juives relativisent cependant cette baisse à partir de 2016 en raison de l’impossibilité de prendre en compte l’activité antisémite sur l’Internet et la résignation des victimes qui, à l’inverse des années précédentes, ne déposent plus plainte pour des faits considérés comme « mineurs » émanant en particulier de la part de leur environnement proche (insultes, dégradations, etc.) en raison même de leur multiplication donc leur banalisation, du coût des procédures judiciaires et surtout du scepticisme quant à leur aboutissement au pénal, enfin par peur de représailles. Les victimes réservent leurs plaintes pour des violences physiques [8].

Au cours des neuf premiers mois de 2018, les actes antisémites enregistrés connaissent une croissance de 69 % par rapport aux neufs premiers mois de 2017, soit près de 385 agressions physiques et verbales ayant donné lieu à des plaintes ou des mains courantes. Ce chiffre est révélé dans une tribune publiée sur Facebook le 9 novembre 2018 (date anniversaire de la Nuit de cristal) par le Premier ministre lui-même et non son administration afin de mettre l’accent sur la prise de conscience du gouvernement. A l’issue de l’année, cette croissance est évaluée à +74 %, entraînant un emballement médiatique disproportionné au vu de la discrétion de la presse au cours des années précédentes. La remontée se poursuit puisque, au premier semestre 2019, on dénombre +76 % d’actes antisémites déclarés par rapport à la même période en 2018 [9]. La fin de l’année 2019 est plus calme puisque, finalement, les actes à caractère antisémite augmentent de 27 % entre 2018 et 2019 d’après le ministère de l’Intérieur. Il dénombre 687 actes en 2019, contre 541 en 2018, cette augmentation étant liée à celle des menaces dont le nombre a doublé en un an, tandis que les actions et surtout les atteintes aux personnes sont en net recul (-44 %). Cette augmentation s’inscrit dans un contexte général d’augmentation de 130 % des faits racistes et xénophobes, en grande partie relevant des menaces – y compris antimusulmans peu nombreux (154 en 2019) et en baisse entre 2015 et 2018, et de la stabilité des actes anti-chrétiens (1 052 recensés), toujours les plus nombreux dans le total des actes antireligieux [10].

Dès 2013, il apparaît qu’à travers l’Europe, environ 80 % des Juifs victimes de discriminations renonce à les dénoncer [11]. Ce pourcentage est confirmé dans un sondage publié  en 2018 [12]. D’où une disparition des « signaux faibles », des chiffres très inférieurs à la réalité et une augmentation de l’inquiétude au sein de la communauté juive inversement proportionnelle à l’évolution des statistiques. Les baisses momentanées ne sont donc pas un signe d’inversion de la tendance générale à la hausse des actes antisémites.

Il faut ajouter que l’intensification du discours antisémite sur l’Internet au cours de ces années n’est pas prise en compte par les statistiques alors qu’il l’est par les victimes.

16 % seulement des Français sondés en 2014 estime qu’« il y a plus de problèmes d’antisémitisme que de problèmes de racisme ». 59 % pense le contraire, ignorant ces chiffres, ce qui met en évidence l’existence un fossé abyssal en termes de perception entre les Français juifs et non juifs [13].

 

[1] https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra-2013-discrimination-hate-crime-against-jews-eu-member-states_fr.pdf

[2] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

[3]  https://www.marianne.net/societe/plus-riches-que-la-moyenne-puissants-dans-les-medias-ces-prejuges-toujours-ancres-sur-les

[4] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/02/115960-Présentation-version-publiée.pdf (p. 84, 108 et 109).

[5] https://jean-jaures.org/nos-productions/enquete-complotisme-2019-les-grands-enseignements

[6] http://fidesjustice.free.fr/html/crif1.html

[7] Par comparaison, les actes antimusulmans ont, eux aussi, passant de 429 actes en 2015 à 182 en 2016 et 121 en 2017. Le bilan global fait état de 950 actes racistes, antisémites et antimusulmans en 2017 contre 1 128 en 2016, soit un repli de 16 %.

[8] https://fr.euronews.com/2018/11/07/antisemitisme-le-malaise-de-la-communaute-juive-de-france

[9] http://www.crif.org/fr/actualites/crif-francis-kalifat-dans-le-talk-le-figaro-la-haine-gangrene-notre-societe

[10] https://www.lepoint.fr/societe/la-haine-d-israel-sert-de-masque-a-l-antisemitisme-28-01-2020-2360060_23.php

[11] https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra-2013-discrimination-hate-crime-against-jews-eu-member-states_fr.pdf

[12] https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2019-antisemitism-overview-2008-2018_en.pdf

[13] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf