* Les élites intellectuelles

L’idéologie « antisioniste » et la condamnation systématique d’Israël dans la presse sont largement adoptées dans le monde universitaire, celui des think tanks et des praticiens du droit et des relations internationales aux dépens de l’exactitude juridique et historique qui est assimilée à une forme de soumission à la propagande israélienne, au même titre que la précision des faits à l’école.

Les opposants à la politique israélienne et à l’existence d’Israël jouent de la frontière qu’ils souhaitent entretenir entre antisémitisme et antisionisme. Hubert Védrine, ancien ministre socialiste des Affaires étrangères très coutumier de discours anti-israéliens et qui n’a jamais prononcé le moindre propos antisémite, exprime un sentiment propre à la gauche française : « Il n’y pas forcément à être choqué que de jeunes Français issus de l’immigration éprouvent de la compassion pour les Palestiniens et soient dans tous leurs états en voyant ce qui se passe ». Sans les excuser évidemment, il exprime sa « compréhension » à l’égard des agressions des « jeunes » (sans utiliser l’adjectif « musulmans ») envers des Juifs français, vu ce qu’« Israël faisait aux Palestiniens [i] ». De manière générale, la culpabilité postcoloniale encourage l’acceptation d’actions violentes cherchant à imiter le modèle terroriste.

Après les émeutes antisémites de 2014, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, estime qu’« interdire ce type de manifestation serait un remède pire que le mal [car] Il ne faut pas confondre les violences individuelles et l’exercice de droits démocratiques. […] Le vrai défi, c’est que cela reste cantonné au stade politique et qu’il n’y ait pas de violence de part et d’autre [ii] ». Or si des musulmans attaquent et tuent des Juifs en France, l’inverse n’est pas vrai. Pascal Boniface avait conseillé en 2001 au Parti socialiste d’épouser intégralement la cause palestinienne pour s’assurer les voix de l’électorat musulman en France et avait « amicalement » conseillé aux Israéliens de cesser d’opprimer les Palestiniens pour éviter aux Juifs l’effet d’un antisémitisme légitime [iii]. Il n’hésite d’ailleurs pas à déplorer l’inexistence d’un « lobby musulman ou arabe » capable de défendre son « image à l’instar du lobby juif » [iv], à donner la parole sur Radio Orient au père Michel Lelong, soutien affiché du négationnisme et partisan de la diffusion de la télévision du Hezbollah en France, ni à s’entretenir publiquement de la « liberté d’expression » avec Alain Soral en 2009 [v].

Il est intéressant de remarquer que cette « compréhension » de la gauche intellectuelle est malgré tout très minoritaire dans l’opinion, d’après le sondage de la Fondation pour l’innovation politique [vi].

Lorsque, le 3 juin 2017, le journaliste Yann Moix, plusieurs décennies après ses propres égarements de jeunesse en compagnie de négationnistes antisémites, traite à la télévision Renaud Camus, auteur du Grand remplacement [vii], d’écrivain « assez antisémite », celui-ci l’attaque en justice pour diffamation. A l’issue d’une longue procédure judiciaire, la Cour de cassation donne raison au premier contre le second au motif que la qualification relève « d’une opinion et d’un jugement de valeur sur la personnalité de la partie civile […] et non de l’imputation d’un fait précis » [viii]. L’antisémitisme est devenu une arme politique et médiatique pour tous les camps dans la France de 2020 (on l’a vu au sein des gilets jaunes).

Cette utilisation est flagrante, dans son absurdité même, lorsqu’un « gilet jaune » insulte, le 16 février 2019, en marge d’une manifestation, le philosophe juif Alain Finkielkraut en le traitant à la fois de « sale sioniste de merde ! » et d’« antisémite ». L’individu est empêché de passer à l’agression physique grâce à la présence conjointe de la presse, de la police et du service d’ordre des gilets jaunes mais il déverse sa colère contre le Juif incarnant tous les maux dont il se sent victime en utilisant le vocabulaire dénonciateur de son temps : « antisémite ». L’événement est d’autant plus riche de sens qu’Alain Finkielkraut, loin d’incarner le moindre particularisme juif, est bien un des penseurs les plus engagés dans la défense de l’universalité républicaine. Le Juif est attaqué ici comme porteur d’un message universel qui représente désormais l’ennemi pour de nombreuses communautés au sein d’une société qui témoigne ainsi de son processus d’éclatement [ix]. Il s’avère que sous le gilet jaune qui crie « La France est à nous » se trouve alors un militant salafiste.

Le retournement de l’accusation, faisant du Juif (par définition coupable) l’antisémite (injure) ne relève pas que d’individus illettrés. La confusion mentale est également partie prenante de l’antisémitisme intellectualisé, comme l’explique Simon Epstein : « Ce télescopage d’injures, contradictoires a priori, fait écho à la “lettre ouverte” d’Alain Badiou (Le Nouvel Observateur, 12 novembre 2015) qui dans un confusionnisme recherché, retourne scandaleusement contre Alain Finkielkraut l’argument de l’antisémitisme, l’accusant de participer de “cette vilenie anti-juive”. De même Hakim El Karoui affirmait qu’Alain Finkielkraut étant “dans la haine de lui-même : il fait ce qu’il dénonce” (L’Opinion, 12 octobre 2015). Et encore Jean-Jacques Busino, de conclure dans son papier “Edwy Plenel contre Alain Finkielkraut” qu’on le voit désormais “sombrer dans des diatribes nauséabondes et dangereuses” (Médiapart, 30 septembre 2014) [x]. »

Les élites intellectuelles ne sont d’ailleurs pas immunisées contre l’antisémitisme vulgaire. Aux deux antisémitismes principaux identifiés jusqu’ici (préjugés populaires anciens réactivés par l’Internet, base idéologique dans les parti extrémistes avec ou sans le masque de l’antisionisme), il faut ajouter l’antisémitisme qui relève du « racisme ordinaire ». C’est par exemple celui qui a été découvert dans certains échanges entre membres du conseil de l’ordre des avocats parisiens sur leur groupe WhatsApp : « Donc, on a viré les Chinois et les Juifs… Pourquoi les Chinois ? Parce que c’est le barreau de Paris ici. C’est pas la Gare de l’Est… La suppression de l’allocation des confrères handicapés juifs ? On en est où ? » Pour se défendre, les avocats impliqués dans ces échanges expliquent « la nécessité de décompenser entre nous » ou de « décompresser », et l’évidence que de tels propos doivent être pris « au second degré ». D’après l’article qui rend compte de ces plaisanteries, la bâtonnière, autorité de poursuite, n’a pas jugé bon de donner suite [xi].

* Les restes discrets de l’antisémitisme d’Etat

Il ne faut pas non plus passer sous silence l’antisémitisme résiduel au sein de l’Etat. Deux exemples intéressants méritent d’être rapportés.

En septembre 2010, l’ambassadeur de France au Conseil de l’Europe est suspendu et passe devant une commission de discipline, puis mis à la retraite d’office à titre de sanction disciplinaire pour abus de pouvoir, à savoir un harcèlement moral dont l’intéressé ne découvre la teneur que deux ans après, le signalement l’incriminant ayant été retiré de son dossier administratif. A titre de comparaison, rien de tel n’est arrivé aux ambassadeurs Boidevaix et Mérimée convaincus de corruption et de trafic d’influence en faveur de Saddam Hussein dans le cadre du programme « pétrole contre nourriture ». Le dernier diplomate d’un tel rang à avoir fait l’objet d’une telle procédure est l’écrivain antisémite Paul Morand, en 1945. Mais, quelques années plus tard, il est réintégré dans ses droits à pension après un arrêt célèbre du Conseil d’Etat dont le commissaire du gouvernement est Georges Pompidou. Mais l’ambassadeur au Conseil de l’Europe destitué en 2010 est juif [xii].

En 2018, un cadre de la Direction générale du renseignement intérieur pressenti pour prendre la tête du Collège de renseignement est évincé du service au motif qu’il assurait à titre bénévole la sécurité de l’école primaire juive où était scolarisé son enfant, ce qui permet de prétendre l’existence de liens avec le Mossad, donc de trahison. Comme dans le cas de l’ambassadeur, un dossier à charge dont il ignore le contenu est construit contre lui et la justice lui refuse la communication de la pièce qui mettrait en évidence l’accusation originelle [xiii].

6. La lutte contre l’antisémitisme

Si les pouvoirs publics ont pris conscience de l’intensification de l’antisémitisme à partir des années 2000, il faut attendre 2014 pour voir la création de la DILCRA. En 2015, la lutte contre l’antisémitisme est déclarée « grande cause nationale ». En 2017, d’après un sondage de l’Union européenne, 67 % des Juifs français estime pourtant que le gouvernement n’agit pas ou pas assez alors qu’ils sont, en Europe, les Juifs les plus au fait de la législation punissant l’antisémitisme [xiv].

On constate cependant que tous les plans de lutte contre l’antisémitisme échouent les uns après les autres. L’explication de cet échec est difficile à formuler mais plusieurs raisons complémentaires peuvent être avancées :

  • répugnance à identifier la source du nouvel antisémitisme, notamment :
    • dénonciation de l’extrême droite plutôt que l’extrême gauche ou la gauche antisioniste (projection sur les partis et mouvements de gauche de leur idéal humaniste fondateur abandonné de longue date),
    • minoration du rôle des musulmans (pour des raisons électorales) ;
  • refus idéologique de lier le discours « antisioniste » de la presse généraliste à la croissance de l’antisémitisme ;
  • lâcheté des institutions (surtout dans les établissements scolaires mais les Juifs la perçoivent dans la justice) ;
  • insuffisance de moyens.

Pour faire face à l’antisémitisme, les Juifs français accordent d’abord leur confiance à leurs associations et aux forces de l’ordre, et en dernier lieu au gouvernement qui met en œuvre tous les plans de lutte contre l’antisémitisme [xv].

Ces chiffres laissent cependant perplexe car, à l’inverse, si un autre sondage confirme l’estimation par les Juifs d’une insuffisante réaction du gouvernement face aux tentatives de pogrom de 2014, ils pensent majoritairement que le gouvernement réagit bien face aux propos de Dieudonné et Alain Soral [xvi].

 

[i] Emmanuel Brenner, op. cit., p. 43n et https://lemonde.co.il/actualites-israel/jforum/lislamophobie-un-concept-aux-usages-multiples/

[ii] https://www.lemonde.fr/societe/article/2014/07/14/manifestations-pro-palestiniennes-cazeneuve-appelle-a-la-vigilance_4457238_3224.html (souligné par nous)

[iii] https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/08/04/lettre-a-un-ami-israelien_4203757_1819218.html

[iv] http://www.mohamed-sifaoui.com/article-25132569.html

[v] A ce titre, il est étonnant que Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite et des groupes radicaux islamistes, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques soit chercheur associé à l’IRIS, cf. https://www.lesinrocks.com/2018/11/11/actualite/politique/pourquoi-lantisemitisme-explose-en-france/

[vi] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

[vii] Théorie selon laquelle il existerait un processus de substitution de la population française et européenne par une population non européenne.

[viii] https://www.causeur.fr/yann-moix-renaud-camus-antisemitisme-171034

[ix] https://www.liberation.fr/france/2019/02/17/gilets-jaunes-a-paris-une- manif-entachee-par-l-antisemitisme_1709998 et https://www.liberation.fr/auteur/17813-perrine-simon-nahum

[x] https://www.manfredgerstenfeld.com/60-ans-de-parti-pris-intellectuel-francais-contre-israel/

[xi].http://www.leparisien.fr/faits-divers/l-ordre-des-avocats-de-paris-empoisonne-par-un-groupe-whatsapp-aux-relents-antisemites-racistes-et-sexistes-08-11-2019-8189448.php et https://blogs.mediapart.fr/jean-louis-bessis/blog/031219/le-buste-du-batonnier-antisemite-charpentier-continue-de-troner-au-palais-de-justice-de-paris

[xii] http://libertescheries.blogspot.com/2013/11/sanctions-disciplinaires-les-faux.html. Les ouvrages faisant référence à cette affaire adoptent sans la moindre critique la position de l’administration, cf. Franck Renaud, Les Diplomates. Derrière la façade des ambassades de France, Paris, 2011, et Vincent Jauvert, Les Intouchables d’Etat. Bienvenue en Macronie, Paris, 2018.

[xiii] https://www.lepoint.fr/societe/secret-defense-un-agent-de-la-dgsi-au-service-d-israel-03-07-2019-2322607_23.php et

[xiv] https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2018-experiences-and-perceptions-of-antisemitism-survey_en.pdf

[xv] https://ajcfrance.files.wordpress.com/2020/01/radiographieantisemitisme_2020-01-21_w-1.pdf

[xvi] https://www.ipsos.com/sites/default/files/files-fr-fr/doc_associe/presentation_globale_enquete_fjf.pdf