Depuis leur création il y a environ trois ans – suite à une fatwa émise par le dirigeant chiite irakien, l’ayatollah Ali Sistani, appelant au « djihad kifai » [1] contre l’Etat islamique (EI) – les Unités de mobilisation populaire (UMP, Al-Hashd Al-Shabi en arabe), organisation qui fédère les milices armées irakiennes, jouent un rôle important dans le combat contre l’EI en Irak, aux côtés de l’armée irakienne et de la coalition internationale.

Du fait que la plupart des milices des UMP sont chiites et que leurs commandants sont très proches de l’Iran, des éléments à l’intérieur et à l’extérieur de l’Irak tentent depuis longtemps de savoir si celles-ci sont subordonnées aux autorités irakiennes, et contrôlées par elles, ou si elles sont en fait contrôlées exclusivement par l’Iran. Pour écarter cette accusation, en institutionnalisant les UMP et en leur accordant la légitimité du gouvernement, au début 2014, le gouvernement irakien a créé la « Commission de mobilisation du peuple ». En outre, en 2016, le gouvernement de Haider Al-Abadi a adopté la loi sur les UMP, incorporant officiellement l’organisation au sein des forces armées du pays et les subordonnant à son Premier ministre. Dans une tentative de réfuter l’argument selon lequel les UMP sont contrôlées par l’Iran, le conseiller national à la sécurité irakien Falih Fayyad, président de la Commission de mobilisation du peuple, a déclaré que l’Iran avait accordé son assistance aux UMP, mais seulement à titre de « conseils », et a souligné l’identité irakienne de l’organisation : « Au cours des premiers mois, les UMP ont bénéficié d’un soutien de l’Iran ; néanmoins, il s’agit d’une entreprise purement irakienne… » Interrogé sur l’implication du commandant iranien Qassem Soleimani et d’experts du Hezbollah libanais dans la création des UMP, Fayyad a déclaré : « Nous avons reçu l’aide de nos frères en Iran et au Liban… [et] nous remercions nos amis pour les nombreux conseils qu’ils nous ont prodigués. »[2]

Qassem Soleimani avec des commandants des UMP (Photo : alarabiya.net, 1er juin 2017)

Ces déclarations, toutefois, n’ont pas suffi à dissiper les doutes concernant la loyauté principale de l’organisation, pour de bonnes raisons. Les commandants des UMP ont en effet discuté ouvertement des liens étroits avec l’Iran et le Hezbollah et de leur opposition virulente à la présence américaine en Irak, qui est sanctionnée par le gouvernement irakien. Des informations concernant ces relations ont également paru dans le quotidien libanais Al-Akhbar, qui est proche de l’Axe de la résistance.

Des commandants des UMP : l’Iran, le Hezbollah ont aidé nos unités de djihad depuis le début ; la présence étrangère en Irak est une ligne rouge

Comme indiqué, les commandants en chef des milices chiites des UMP ont librement reconnu le soutien de l’Iran et du Hezbollah à leurs milices. Dans une interview au journal Al-Akhbar, le commandant adjoint des UMP Abou Mahdi Al-Muhandis a fait étalage de l’implication de l’Iran dans la création et la formation des milices : « L’Iran a contribué à la création de nos forces de djihad. Il les a développées – notamment l’organisation Badr –  et son Corps des Gardiens de la Révolution islamique [CGRI] nous a aidés et entraînés. Après la chute du président Saddam Hussein en avril 2003, l’Iran a aidé l’Irak dans toute chose – matériellement, financièrement et politiquement. En 2014, après la réponse des Irakiens à l’appel de l’autorité religieuse suprême [Ali Sistani et la création des UMP], le CGRI a joué un rôle clair dans la formation de nos milices. »

Al-Muhandi a également évoqué ses relations avec deux commandants en chef du Hezbollah qui ont depuis été tués : le chef des opérations Imad Mughniyeh et Mustafa Badr Al-Din : « Mes relations personnelles avec eux, et avec d’autres membres de la résistance [à savoir le Hezbollah], parmi lesquels le secrétaire-général du Hezbollah Hassan Nasrallah, remontent à longtemps. Imad [Mughniyeh] et Mustafa [Badr Al-Din] ont entraîné les premiers groupes armés de djihadistes de l’opposition irakienne en 1982, ainsi que les premières unités de résistance qui se sont opposées à l’occupation [américaine] en 2003… L’ingérence du Hezbollah, via ses conseillers, dans les combats contre l’EI est très importante, et certains d’eux ont même été blessés ou tués. Nasrallah a envoyé des agents opérationnels ici avec l’accord et à la connaissance du gouvernement irakien. »

Al-Muhandis a clarifié le fait que les UMP considèrent l’Iran et la Syrie comme ses alliés et s’opposent à la présence américaine en Irak. Il a affirmé que l’Iran est actuellement un élément central dans un « plan régional », dans le cadre duquel il coopère avec ses voisins pour combattre le terrorisme. Et d’ajouter : « Les gouvernements actuel et passés ont décidé d’ouvrir l’espace aérien irakien aux avions iraniens et russes afin d’aider la Syrie, malgré les pressions américaines destinées à empêcher Bagdad d’ouvrir une route aérienne reliant Téhéran et Damas. »

Il a souligné être engagé par les décisions du gouvernement irakien, sans cacher son opposition à la présence américaine dans le pays : « Nous nous opposons fermement à la présence militaire et sécuritaire étrangère (les sociétés de sécurité). Nous ne pensons pas qu’elles [nous] sont bénéfiques. » Il a qualifié la présence étrangère en Irak, sous toutes ses formes, de « ligne rouge ». Al-Akhbar a clarifié le fait que « l’engagement à respecter la décision du gouvernement irakien [d’autoriser la présence américaine] n’oblige pas Al-Muhandis et les UMP à accepter [ce fait] sans rien dire, mais les motive plutôt à maintenir une surveillance militaire et sécuritaire étroite [des Américains] et à mettre en garde contre le nombre croissant [de militaires américains] ». Il a ajouté : « La possibilité de frictions ou d’une confrontation entre les forces des UMP et les forces américaines est bien réelle. Al-Muhandis n’exclut pas cela ‘si la souveraineté de l’Irak était menacée’. » [3]

Al-Muhandis a fait des remarques similaires lors d’une conférence tenue en marge de l’Assemblée générale de l’Union des radios et télévisions islamiques à Téhéran : « Sans le soutien apporté aux UMP par l’Iran et le Hezbollah, elles n’auraient jamais obtenu leurs succès actuels contre l’EI… Nous apprécions les victoires remportées en Irak et remercions l’imam, le Guide [suprême iranien] Ali Khamenei et le secrétaire-général du Hezbollah, Hassan Nasrallah pour leur aide dans la campagne contre l’EI. » Mettant en garde contre le fait que les Etats-Unis ont l’intention de rester en Irak et d’y accroître leur présence, il a affirmé : « Nous allons contrecarrer de toutes nos forces le projet américain de prendre le contrôle de la frontière Syrie-Irak et d’y établir une zone sous influence américaine… Ils nous accusent de d’ouvrir une route entre Damas et Bagdad. Nous allons en fait protéger cette route et maintenir nos liens avec les Syriens et les Libanais… Dans l’avenir, l’Irak jouera un rôle régional important pour soutenir la Syrie. » [4]

Kazem Al-Jabri, commandant de Saraya Ashura, composante importante des UMP, a également remercié l’Iran pour son aide à l’Irak dans la lutte contre l’EI. Il a affirmé dans une interview pour le site Internet du Hezbollah Al-Ahed : « Sans l’Iran, l’Irak n’aurait jamais gagné… L’Iran a apporté à l’Irak une importante aide et assistance dans sa campagne contre l’EI, en particulier sous forme de conseils sécuritaires et militaires, ainsi que d’assistance logistique nécessaire et de positions politiques favorables… » [5]

Des informations dans le quotidien pro-Hezbollah libanais Al-Akbar : les UMP ont des liens étroits avec l’Iran et le Hezbollah

De nouvelles preuves des liens étroits entre les UMP et l’Iran et le Hezbollah figurent dans des informations publiées l’an dernier dans le quotidien libanais pro-Hezbollah Al-Akhbar. Le président du conseil d’administration du journal, Ibrahim Al-Amin, a écrit que les opposants de l’Iran avaient échoué dans leurs tentatives d’entraver [la présence de] ce pays et des forces de la résistance dans la région et qu’en Irak, même l’éviction du Premier ministre Nouri Al-Maliki en raison de sa loyauté envers l’Iran n’avait pas modifié significativement la situation sur le terrain. Selon lui, le Hezbollah « a envoyé des experts et des agents opérationnels en Irak, et l’Iran a fourni tout ce qui était nécessaire pour créer les UMP et soutenir leur activité ».[6]

Dans un autre article, sur les menaces d’Israël contre le Hezbollah, Al-Amin a souligné le fait que l’organisation est devenue une force significative dans la région en général. Quant à son rôle en Irak, Al-Amin écrit : « Les experts militaires et sécuritaires du Hezbollah sont présents dans les centres de crise les plus importants. Hassan Nasrallah est devenu le commandant qui motive les UMP et l’autorité qui dirige la plupart des relations politiques [en Irak]. » [7]

Les liens étroits entre les UMP et le Hezbollah et l’Iran ont également été mentionnés dans plusieurs articles publiés par Al-Akhbar le 13 juillet 2017, pour marquer le troisième anniversaire de la création des UMP ainsi que la défaite de l’EI en Irak. Ces articles ne tarissaient pas d’éloges sur le rôle des UMP dans la guerre contre l’EI, et selon l’un d’eux, ce sont les milices qui ont « sauvé l’Irak et le peuple irakien » de l’EI.

Selon un autre article : « Ces factions [les milices chiites en Irak] s’érodaient, mais le chef [Ali Sistani], d’origine iranienne, a rempli un rôle crucial pour les faire revivre après que l’Iran a pris la décision stratégique de mettre tout son poids derrière l’Irak – tant l’Etat que son peuple – afin de lui permettre de combattre l’EI sur son propre terrain… »

Toujours selon l’article, la force des UMP repose principalement sur « l’engagement idéologique de ses unités combattantes », sur sa bonne planification et son travail d’organisation. On pouvait y lire aussi que « les experts étrangers iraniens et libanais que les UMP ont importés [en Irak] à la connaissance et avec l’accord du gouvernement irakien ont joué un rôle important dans la création et l’opération [les UMP] et dans leurs [activités] de planification et d’entraînement ». L’article soulignait le fait que « l’esprit de courage et de dévouement dont sont dotés les agents opérationnels [des UMP] provient essentiellement de l’esprit général de renaissance qui anime la rue irakienne après la fatwa émise par l’autorité religieuse suprême [Ali Sistani] et également des caractéristiques culturelles inhérentes aux secteurs sociaux qui ont suivi cette fatwa [et rejoint les UMP]. » [8]

Une du journal Al-Akhbar du 13 juin 2017 célébrant le troisième anniversaire des UMP, avec le titre : « Les UMP – de la fatwa à l’Etat »

Pourtant selon un autre article : « De la région de Bagdad au centre [de l’Irak], et jusqu’au nord et aux déserts d’Al-Anbar, les UMP ont obtenu une chaîne ininterrompue de victoires grâce aux efforts locaux et aux immenses batailles, avec l’assistance des experts iraniens et libanais [du Hezbollah]. » [9]

Lien vers le rapport en anglais

 Notes :

[1] Le djihad collectif, à savoir l’obligation qui incombe à la communauté musulmane dans son ensemble, et non à chaque individu musulman. Cette obligation est remplie dès lors qu’un nombre suffisant de musulmans y prennent part.

[2] Al-Akhbar (Liban), 9 février 2017.

[3] Al-Akhbar (Liban), 23 mai 2017.

[4] ISNA (Iran), 4 juillet 2017.

[5] Alahednews.com.lb, 19 mars 2017.

[6] Al-Akhbar (Liban), 24 janvier 2017.

[7] Al-Akhbar (Liban), 3 juillet 2017.

[8] Al-Akhbar (Liban), 13 juin 2017.

[9] Al-Akhbar (Liban), 13 juin 2017.

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