Dans le contexte de la crise mondiale du coronavirus, de la montée du complotisme, des populismes et des extrémismes dans le monde et en France notamment, MEMRI publie une étude en 10 parties sur l’antisémitisme en France. Cette étude de fond, réalisée ces derniers mois, présente l’évolution de l’antisémitisme en France en s’appuyant sur des exemples, des sondages d’opinion, des statistiques. Ci-dessous la 6ème partie.

·      Le piège de l’islamophobie

Sous la présidence de François Hollande, le Premier ministre Manuel Valls peut déclarer : « Le problème est que l’antisémitisme aujourd’hui en France vient moins de l’extrême droite que des individus de foi ou de culture musulmane [i] ». Cette évidence connue de tous, surtout au sein de l’Etat, se heurte pourtant toujours à un déni public pour des raisons politiques et culturelles : « Pourquoi ce silence ? Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale, alors que le même phénomène s’observe dans des sociétés aussi différentes que le Danemark, l’Afghanistan, le Mali ou l’Allemagne… Parce qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale, qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société. Parce que la bassesse électorale calcule que le vote musulman est dix fois supérieur au vote juif [ii]. »

Pour ces raisons, les meurtriers d’Ilan Halimi sont longtemps tenus pour des adolescents à la dérive en quête d’argent facile, Mohamed Merah un jeune homme frustré, les frères Chérif et Saïd Kouachi des orphelins radicalisés et Amedy Coulibaly, un délinquant qui a basculé dans la radicalisation. Comme les agresseurs de Sébastien Selam et de Chalom Lévy, celui de Sarah Halimi n’est finalement pas responsable de ses actes.

Lors des longs débats télévisés, des aréopages d’experts échangent pour comprendre les mobiles des meurtriers, en s’interdisant de prononcer le mot « islam ». Lorsque la victime est juive, la déploration est partagée face à la montée de l’antisémitisme mais la religion et la culture du coupable sont passées sous silence autant que possible. Lorsque c’est impossible, certains expriment leur désolation. Après l’identification de Mohamed Merah comme l’auteur des crimes de Montauban et de Toulouse, le journaliste du Nouvel observateur Nicolas Chapuis tweete « Putain ! Je suis dégoûté que ça ne soit pas un nazi [iii]. »

Le documentaire sur l’antisémitisme islamique Les Nouveaux visages de l’antisémitisme, produit par la chaîne de télévision franco-allemande Arte, a été déprogrammé aussitôt que les directeurs de la chaîne en ont pris connaissance [iv]. La direction d’Arte assure alors le CRIF que « la déprogrammation n’avait rien à voir avec le sujet de l’antisémitisme, mais avec le respect des procédures internes dans la programmation des émissions au sein de la structure de la chaîne » [v]. Finalement, le film est diffusé sur la chaîne le 21 juin 2017… à 23 heures.

Le tabou est si obsédant que l’éditorial anonyme du quotidien Le Monde consacré au meurtre de Mireille Knoll, le 29 mars 2018, « réussit la prouesse de dénoncer l’antisémitisme et de vouloir le combattre… sans jamais dire d’où il vient concrètement [vi] ». Le Monde décrit l’« antisémitisme ordinaire, fait d’insultes quotidiennes, d’inscriptions menaçantes dans les cages d’escalier ou sur des magasins juifs, de rassemblements hostiles, d’agressions physiques, d’ostracisme dans les établissements scolaires » et évoque « la vieille haine hideuse » renvoyant ainsi à l’antisémitisme d’extrême droite traditionnel. Il n’est en revanche pas question de nommer ni d’identifier les causes de cette haine.

Lorsque le Premier ministre Edouard Philippe s’alarme personnellement des chiffres de l’antisémitisme à la fin de cette même année, il utilise le même champ sémantique en s’abstenant de mentionner même l’islamisme – ce qui laisse libre cours à Marine Le Pen pour préciser l’identité des auteurs de ce nouvel antisémitisme dans sa tribune sur Facebook. Quelques jours plus tard, France Inter puis France Culture commentent ces chiffres, en même temps que l’attaque antisémite de Pittsburgh. Sur cette dernière station de radio s’ouvre un débat sur les dangers respectifs de l’ancien antisémitisme (d’extrême droite) et le nouveau (celui qu’on attribue à l’influence islamique pour conclure que finalement il n’existe pas d’antisémitisme d’origine islamique car l’antisémitisme serait une invention de l’Espagne catholique réactualisée par la Russie tsariste [vii].

La peur de briser le mur du déni face aux acteurs du nouvel antisémitisme est légitime car l’expression de la réalité peut conduire devant les tribunaux.

C’est le cas de l’historien Georges Bensoussan. Invité le 10 octobre 2015 sur une radio généraliste pour un débat sur le sens de la République, il déclare : « Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret ». Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’une grande honnêteté intellectuelle, vient de dire […] : « C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. » Georges Bensoussan est attaqué en justice par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, SOS Racisme et la Ligue des droits de l’homme. Poursuivi pour incitation à la haine, il est finalement relaxé en 2018. Toujours en 2015, le préfet Gilles Clavreul qui dirige alors la Délégation Interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRA), qualifie ce même CCIF de faire partie des « collectifs anti-démocratiques, racistes et antisémites ». Poursuivi par le CCIF pour diffamation, le préfet est acquitté en première instance puis condamné en appel à la satisfaction des partisans du communautarisme [viii]. D’où l’analyse du philosophe Shmuel Trigano : « Le concept d’islamophobie vise ainsi à rendre illisibles les actes d’agression dont sont l’objet les Juifs de France depuis vingt ans, sous la menace (judiciaire !) d’accusation de racisme et d’islamophobie [ix]. »

Alors que certains responsables et intellectuels musulmans s’alarment de la dérive de leur communauté, la majorité d’entre eux assume le déni de l’antisémitisme islamique. C’est ainsi que le 31 juillet 2016, au lendemain d’un nouveau meurtre commis au nom de l’islam, une centaine de personnalités musulmanes réformistes signe une tribune réclamant une réorganisation de l’islam de France « après l’assassinat de caricaturistes, après l’assassinat de jeunes écoutant de la musique, après l’assassinat d’un couple de policiers, après l’assassinat d’enfants, de femmes assistant à la célébration de la fête nationale, aujourd’hui l’assassinat d’un prêtre célébrant la messe [x] ». D’une part, il va de soi pour ses signataires que les meurtres de Juifs n’ont rien de choquant, d’autre part cette évidence ne suscite aucun scandale.

La prise de conscience collective du rôle de l’islam dans le renouveau de l’antisémitisme en France donne lieu à la publication, le 22 avril 2018, d’une tribune rédigée par Philippe Val, publiée par Le Parisien-Aujourd’hui en France-France Dimanche, signée par plus de 250 personnalités dont l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, trois anciens Premiers ministres, Bernard Cazeneuve, Jean-Pierre Raffarin et Manuel Valls, l’ex-maire de Paris Bertrand Delanoë, des élus de différents partis, des représentants des différentes religions, des intellectuels, des artistes… Ce texte demandait aux autorités musulmanes de « frapper d’obsolescence » les versets du Coran qui appellent « au meurtre et au châtiment des Juifs, des chrétiens et des incroyants [xi] ».

La tribune suscite une vive indignation au sein de la communauté musulmane française qui la condamne le lendemain par un communiqué de son principal porte-parole, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur. Il déclare : « Le procès injuste et délirant d’antisémitisme fait aux citoyens français de confession musulmane et à l’islam de France à travers cette tribune présente le risque patent de dresser les communautés religieuses entre elles [xii] ». Pour relativiser l’intensité de l’antisémitisme islamique et renvoyer dos à dos les haines des Juifs et des musulmans qui existent dans la société française, est créé un Observatoire de l’islamophobie. Son président dénonce aussitôt un débat sur la responsabilité de la culture islamique en matière d’antisémitisme et de violence sociale « nauséabond  et funeste [xiii] ».

Le 10 novembre 2019, une manifestation contre l’islamophobie est organisée à Paris, mêlant drapeaux français et palestiniens. De nombreuses affichettes sur le parcours du cortège assurent la référence désormais classique au « génocide de Gaza ». Un événement choque particulièrement la communauté juive en plus de la « nazification » d’Israël et de l’équivalence largement répandue entre Juifs français et Israéliens génocidaires : l’utilisation de l’étoile jaune (moins une branche) pour assimiler les musulmans en France, en 2019, aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et par la même occasion la République française à l’Etat français de Vichy. On voit à quel point l’antisémitisme en France est devenu un champ de bataille sociopolitique. L’antisémitisme nazi est ainsi utilisé pour qualifier à la fois la politique israélienne et la politique française, double source de souffrance pour les musulmans.

Pour reprendre l’expression de l’historien Georges Bensoussan, « le vrai tabou n’est pas l’antisémitisme, mais qui sont les antisémites [xiv] ».

* La convergence des antisémitismes

L’antisémitisme est l’idéologie qui crée un pont entre extrême droite et extrême gauche. Sans prétendre à l’exhaustivité, il est possible d’identifier des points spécifiques de convergence.

·      La dénonciation du profiteur apatride

Le premier est la dénonciation du juif apatride et cosmopolite s’emparant des richesses du monde qui a remplacé l’accusation de déicide du 19e siècle. L’antisémitisme anticapitaliste et anti-impérialiste de gauche qui dénonce les Juifs comme des profiteurs (y compris de la Shoah instrumentalisée ou même purement inventée selon les différentes accusations) s’articule parfaitement avec les extrémismes de droite et les populismes désignant pour ennemis les « riches », et la finance internationale responsable de la mondialisation et donc des difficultés socio-économiques. Antisémitismes de gauche et de droite convergent en particulier dans l’anti-américanisme et la lutte contre la mondialisation libérale dont les Juifs sont accusés d’être les champions.

·      L’antisionisme

L’hostilité à l’encontre d’Israël, Etat censé être unanimement soutenu par les Juifs, rapproche aussi l’extrême gauche et une grande partie de l’extrême droite (non la totalité dans la mesure où Israël représente pour certains un allié utile contre le monde arabe).

L’illégitimité de l’Etat d’Israël et l’oppression qu’il exerce en font l’incarnation d’un mal absolu et exigent sa destruction au Moyen-Orient et l’opposition à tous ceux qui le soutiendraient hors de ses frontières, c’est-à-dire les Juifs et le « lobby sioniste ». Il est d’ailleurs constant pour les discours antisémites du début du 21e siècle de commencer par une condamnation de l’antisémitisme avant de justifier l’antisionisme. Cet enchaînement de sophismes permet à de nombreuses organisations et surtout à l’extrême gauche de laïciser en termes marxistes et tiers-mondistes l’image du Juif, incarnation du mal absolu, et du lobby juif, chère aux antisémitismes chrétien et d’extrême droite. C’est d’ailleurs parce qu’il délégitime Israël en tant qu’Etat et non parce qu’il s’oppose à sa politique que le boycott du mouvement BDS relève de l’antisémitisme [xv].

Pour une partie de la mouvance antiraciste dans l’esprit de la Conférence mondiale contre le racisme (Durban, 2001), le sionisme est une forme de racisme et Israël un Etat pratiquant l’apartheid. Les tenants de ces opinions traditionnellement véhiculées par l’extrême gauche peuvent donc se reconnaître dans le discours des persécutés (par les Juifs) de Dieudonné ou Hervé Lalin (dit Ryssen). Par exemple, un mouvement d’extrême gauche non blanc, anticolonialiste et surtout anti-universaliste comme les Indigènes de la République soutient Dieudonné dans son antisémitisme. Prétendant parler au nom des descendants des victimes de la traite négrière, de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ils font du Juif, par essence oppresseur et colonisateur, un ennemi [xvi].

Si l’islamo-gauchisme rencontre un franc succès, il n’en est pas de même de l’islamo-droitisme. Dieudonné et Alain Soral sont présents à la rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget en 2009 pour lancer la campagne européenne de leur « Parti antisioniste » et précipiter cette convergence mais il ne semble pas que leurs efforts de rapprochement des extrêmes portent leurs fruits [xvii].

La France n’en est pas moins avec la Belgique le pays d’Europe où l’impact du conflit israélo-arabe est le plus élevé sur le sentiment de sécurité des Juifs [xviii].

·      Le négationnisme

Le négationnisme a peu de prise en France, comme le montrait déjà un sondage de 2014.

La population française soutient massivement l’effort pédagogique engagé par le gouvernement en matière d’enseignement de la Shoah.

La France s’enorgueillit d’être le pays occidental où l’enseignement de la Shoah est le plus poussé : 88 % des jeunes Français estime que l’extermination des Juifs par les nazis est l’événement le plus important de la Seconde Guerre mondiale [xix].

Or, un autre point de convergence est le négationnisme autour des figures de Robert Faurisson, pionnier de la négation de la Shoah, et de Roger Garaudy, ancien communiste converti à l’islam dès 1982 et mort en 2012. Le négationnisme français s’est très tôt ancré à l’extrême gauche, notamment avec Paul Rassinier, ancien résistant à l’origine anarchiste puis socialiste révolutionnaire (et qui a fini par écrire dans Rivarol), Serge Thion ou Pierre Guillaume.

Au 21e siècle, le négationnisme stricto sensu trouve le plus grand nombre d’adeptes à l’extrême droite [xx] puisqu’il permet de dédouaner le nazisme de ses crimes et de dénoncer la mainmise juive sur le processus victimaire. D’où les efforts de Dieudonné pour tourner en dérision la Shoah sur scène ou dans un film produit avec des fonds iraniens [xxi].

Les différents mouvements néo-trotskistes qui constituent une grande partie de l’extrême gauche ont toujours considéré comme équivalents nazis et alliés pendant la Seconde guerre mondiale. L’existence de la Shoah mettant en péril cette équivalence, les trotskistes ont tendance à la passer sous silence. Ce silence crée, de fait, des ponts avec le négationnisme : les profiteurs que sont les Juifs (y compris profiteurs du « Shoa business ») ne peuvent, par définition, pas être des victimes. Pour cette raison, plutôt que de nier la Shoah, l’extrême gauche s’efforce de la banaliser [xxii].

En 2014, une enquête menée auprès de 36 musulmans adultes ne trouve aucune trace de négationnisme parmi eux, alors que les professeurs des collèges et lycées à forte population musulmane dénoncent la diffusion massive de l’idéologie négationniste chez les adolescents et les jeunes musulmans [xxiii].

D’après le ministre de l’Education nationale et de la jeunesse, Jean-Michel Blanquer, il faut reconnaître « une montée de l’idéologie négationniste dans l’opinion, surtout chez les jeunes » et si 2 % de la population française estime que le chiffre de six millions est exagéré pour évaluer les victimes juives de la Seconde guerre mondiale, ce chiffre monte à 7 % dans la tranche 18-24 ans. Le ministre fait cependant remarquer que ces pourcentages sont les plus faibles en Europe grâce à l’effort consenti dans l’enseignement secondaire en faveur de l’enseignement de la Shoah [xxiv]. Il faut ajouter la pénalisation de la négation de la Shoah par la loi Gayssot.

On peut donc douter du succès annoncé. En 2019, 49 % des Français estime être bien informée à ce sujet [xxv]. Reste que le jour du 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, 16 % des Français avoue « ne pas avoir entendu parler » de la Shoah, 57 % d’entre eux ne savent pas combien de juifs ont été tués durant la Deuxième guerre mondiale, proportion qui s’élève à 69 % chez les moins de 38 ans [xxvi]. D’après une enquête de 2019, c’est un quart des jeunes Français qui n’a pas entendu parler de la Shoah [xxvii] (le terme « Holocauste » choisi par les sondeurs a pu induire de mauvaises réponses, comme ce fut peut-être le cas au cours de sondages précédents menés par des Américains [xxviii]).

La distorsion des faits, avant même leur négation, est un élément essentiel du discours antisémite, qu’il s’agisse d’une distorsion « technique » (refus de l’existence de chambres à gaz, rôle unique des maladies dans la mort des Juifs, minimisation du nombre de victimes), de sa déjudaïsation (au profit d’un massacre de nature politique), de sa banalisation, du souci d’établir des équivalences avec d’autres massacres pour arriver à la comparaison entre le traitement réservé par les nazis aux Juifs et l’action des Israéliens contre les Palestiniens [xxix].

A ce titre, la position du président Macron se révèle ambiguë. D’une part, il reconnaît lui-même à plusieurs reprises, notamment lors de sa conférence de presse conjointe à Jérusalem avec son homologue israélien, Reuven Rivlin, que « l’antisionisme, lorsqu’il est la négation de l’existence d’Israël comme Etat, est un antisémitisme [xxx] ». Mais, pour des raisons électorales et pour tenter de s’inscrire dans la continuité politique de Jacques Chirac, il accuse d’une part les Israéliens d’exploiter la mémoire de la Shoah pour faire promouvoir leurs vues géopolitiques et peut-être refuser la création d’un Etat palestinien, en disant « Nul n’a le droit de convoquer ses morts pour attiser les divisions et les haines contemporaines », et, d’autre part, prend le risque de banaliser la Shoah en établissant un parallèle entre la guerre d’Algérie et la Shoah en matière de la responsabilité de la France [xxxi].

·      Un certain dialogue islamo-chrétien

Les prises de position anti-israéliennes du pape François (par exemple le discours de Bari, 2018) peuvent nourrir un certain antisionisme chrétien mais semblent sans effet direct sur l’antisémitisme en France.

L’antisémitisme permet toutefois une convergence entre certains chrétiens et le monde islamique lorsque les premiers se font les champions sans réserve du second, dans une logique marcioniste, comme Massignon ou Lelong, ou s’efforcent comme Dieudonné lui-même d’œuvrer à l’alliance des chrétiens et des musulmans contre « l’esprit satanique à la tête des plus hautes institutions », c’est-à-dire « ceux qui ont persécuté Jésus et Mahomet », à savoir les Juifs [xxxii]. Il existe ainsi un antisémitisme « chrétien de gauche » par charité envers les nouvelles victimes par excellence que sont les Palestiniens (l’abbé Pierre et Georges Montaron sont par exemple des figures emblématiques de ce mouvement incarné par Mgr Gaillot).

·      Les « gilets jaunes »

La convergence des extrêmes apparaît au sein des « gilets jaunes ». Ce grand mouvement de contestation sociale déclenché par la volonté gouvernementale de taxer le carburant Diesel s’est durablement installé en France à partir d’octobre 2018. Les revendications très disparates des « gilets jaunes », fondées sur un sentiment d’injustice sociale, ne trouvent pas de débouché politique et conduisent des membres du mouvement à des actions violentes faute de projet positif à mettre en œuvre. Mais surtout, certains « gilets jaunes » ont besoin de trouver une explication aux difficultés de leur vie quotidienne, d’où le recours au bouc émissaire classique que sont les Juifs.

L’antisémitisme devient ainsi un point de convergence entre les différents populismes qui animent les « gilets jaunes » : en 2019, ils sont 59 % à être d’accord avec au moins une affirmation antisémite, soit 17 points de plus que la moyenne française.

Si l’antisémitisme fondé sur les stéréotypes anciens reste plus intense chez les non diplômés – qu’on retrouve chez les « gilets jaunes » – l’explication par la génération (fin de vie active, crainte pour la retraite) avancée par certains analystes [xxxiii] est d’autant moins convaincante que l’antisémitisme est particulièrement intense chez les adolescents [xxxiv]. 16 % et 9 % des Français déclare respectivement avoir déjà̀ assisté à une agression verbale et à une agression physique commise à l’encontre d’une personne de confession juive en raison de son identité́, mais cette proportion passe à 28 % et 17 % chez les Français se sentant proches des « gilets jaunes » [xxxv].

Selon un sondage paru le 11 février 2019, près de 44 % des «gilets jaunes» pense qu’il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale (contre 22 % de la population française en général) [xxxvi].

Il faut pourtant prendre garde aux rapprochements trop rapides. Sur une banderole photographiée près d’un barrage de « gilets jaunes » dans le Rhône, on peut lire : « Macron = Drahi [xxxvii] = Attali [xxxviii] = Banques = Medias = Sion », les « s » en caractères runiques évoquant le sigle SS nazi et les « a » évoquant le triangle maçonnique.

Or il se trouve que cette banderole est placée par des provocateurs à l’insu des gilets jaunes. De même pour la banderole « Macron pute à Juifs !! ».

En revanche, nul ne sait qui insulte le président de la République à Gonesse sur la route de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle (on sait seulement qu’il ne maîtrise pas l’orthographe).

Certains groupes d’extrême droite tentent de « récupérer » le mouvement des « gilets jaunes », comme Dieudonné [xxxix]. Avec Ryssen, Jérôme Bourbon, directeur de Rivarol, Elie Hatem d’Action française et Yvan Benedetti, ancien président de l’Œuvre française, Alain Soral participe à une « grande réunion publique » le 30 janvier 2019 à Rungis (quelques centaines de personnes), intitulée « Gilets jaunes, la Révolution qui vient [xl] » dans le même esprit.

A l’inverse, l’étiquette antisémite permet à certains de discréditer les « gilets jaunes ». Alain Soral ne s’y trompe pas en identifiant la portée de cette accusation et en espérant à la fois que les « gilets jaunes » deviendront antisémites [xli].

[i] Cité par https://fr.gatestoneinstitute.org/11984/france-islam-antisemitisme. Roland Dumas (ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, issu du même parti que Manuel Valls mais connu pour sa liaison avec la fille de Mustapha Tlass, le ministre d’Hafez el Assad champion de la diffusion de l’antisémitisme et proche de ce dernier) aussitôt fait remarquer que l’épouse de ce dernier était juive et qu’il était « sous influence », une idée que l’on retrouve chez Dieudonné (dans les années 1930 on aurait dit « enjuivé »), cf. https://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2015/02/16/25002-20150216ARTFIG00117-pour-roland-dumas-manuel-valls-est-sous-influence-juive.php

[ii] http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

[iii] https://www.causeur.fr/france-culture-antisemitisme-pittsburgh-156264

[iv] https://www.gatestoneinstitute.org/10081/france-muslim-racism

[v] http://www.crif.org/fr/actualites/crif-le-crif-recoit-arte

[vi] https://www.causeur.fr/le-monde-edito-antisemitisme-knoll-150286

[vii] https://www.causeur.fr/france-culture-antisemitisme-pittsburgh-156264

[viii] https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/231019/les-quatre-erreurs-du-prefet-gilles-clavreul

[ix] https://lemonde.co.il/actualites-israel/jforum/lislamophobie-un-concept-aux-usages-multiples/

[x] http://www.danilette.com/2017/05/lettre-ouverte-au-ministre-de-l-interieur-d-ilan-a-sarah-halimi-la-france-indigne-par-alexandra-laignel-lavastine.html

[xi] http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

[xii] http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-l-antisemitisme-boubakeur-denonce-le-proces-delirant-visant-l-islam-23-04-2018-7679583.php

[xiii] https://www.lemonde.fr/religions/article/2018/04/26/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-la-colere-des-representants-musulmans_5290949_1653130.html

[xiv] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/georges-bensoussan-le-vrai-tabou-n-est-pas-l-antisemitisme-mais-qui-sont-les-antisemites-20200103

[xv] https://www.causeur.fr/bds-matisyahu-israel-antisemitisme-34303 et http://www.crif.org/fr/tribune/délégitimation-d’israël-par-la-campagne-bds-un-dossier-de-maitre-pascal-markowicz/31762

[xvi] https://www.lesinrocks.com/2018/11/11/actualite/politique/pourquoi-lantisemitisme-explose-en-france

[xvii] https://tariqramadan.com/rencontre-avec-dieudonne-et-alain-soral/

[xviii] https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra-2013-discrimination-hate-crime-against-jews-eu-member-states_fr.pdf et https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2018-experiences-and-perceptions-of-antisemitism-survey_en.pdf

[xix] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2015/01/MEMOIREaVENIR-DOC50p-2015-01-21-BD2-4Mo.pdf

[xx] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

[xxi] http://memri.fr/2012/02/20/une-coproduction-franco-iranienne-dun-film-de-dieudonne-tourne-en-derision-auschwitz/

[xxii] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

[xxiii] Emmanuel Brenner, op. cit.

[xxiv] Allocation aux Dixièmes assises nationales contre le négationnisme, Paris, 10 janvier 2020.

[xxv] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2015/01/MEMOIREaVENIR-DOC50p-2015-01-21-BD2-4Mo.pdf

[xxvi] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/la-majorite-des-francais-ignorent-le-nombre-de-juifs-tues-durant-la-shoah_2115875.html

[xxvii] https://www.jpost.com/Diaspora/Antisemitism/25-percent-of-French-millennials-say-they-havent-heard-of-the-Holocaust-poll-614986

[xxviii] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/11/29/01016-20181129ARTFIG00360-antisemitisme-en-europe-un-sondage-americain-alarmant-mais-critique.php

[xxix] https://www.jforum.fr/lantisemitisme-consistant-a-deformer-ou-inverser-la-shoah.html

[xxx] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/en-israel-macron-defend-son-combat-de-chaque-jour-contre-l-antisemitisme-20200122

[xxxi] http://www.leparisien.fr/politique/macron-rapproche-guerre-d-algerie-et-shoah-la-droite-s-insurge-l-elysee-nuance-ses-propos-25-01-2020-8244309.php

[xxxii] http://memri.fr/2012/07/10/dieudonne-appelle-a-lalliance-des-chretiens-et-des-musulmans-contre-ceux-qui-ont-persecute-jesus-et-mahomet/

[xxxiii] https://www.marianne.net/societe/plus-riches-que-la-moyenne-puissants-dans-les-medias-ces-prejuges-toujours-ancres-sur-les

[xxxiv] https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2019-young-jewish-europeans_en.pdf

[xxxv] https://ajcfrance.files.wordpress.com/2020/01/radiographieantisemitisme_2020-01-21_w-1.pdf

[xxxvi] Cf. https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/02/115960-Présentation-version-publiée.pdf

[xxxvii] Homme d’affaires juif franco-luso-israélien résidant en Suisse, président et actionnaire majoritaire d’Altice, groupe multinational de télécommunications.

[xxxviii] Ancien conseiller spécial du président de la République François Mitterrand, fondateur et premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement.

[xxxix] http://memri.fr/2018/12/21/lhumoriste-antisemite-dieudonne-detourne-le-mouvement-des-gilets-jaunes-a-ses-fins-en-creant-des-gilets-ananas-rappelant-sa-chanson-shoananas/

[xl] https://www.egaliteetreconciliation.fr/Gilets-jaunes-la-revolution-qui-vient-Grande-reunion-publique-avec-Alain-Soral-Herve-Ryssen-Jerome-53665.html

[xli] http://memri.fr/2019/10/29/alain-soral-il-va-falloir-sattaquer-si-on-veut-aller-vers-une-revolution-a-ceux-qui-ont-le-pouvoir-et-ont-mis-macron-en-place-rapport-integral/