Dans le contexte de la crise mondiale du coronavirus, de la montée du complotisme, des populismes et des extrémismes dans le monde et en France notamment, MEMRI publie une étude en 10 parties sur l’antisémitisme en France. Cette étude de fond, réalisée ces derniers mois, présente l’évolution de l’antisémitisme en France en s’appuyant sur des exemples, des sondages d’opinion, des statistiques. Ci-dessous la 7ème partie.

5.  L’antisémitisme dans la société

Un enseignement majeur des récents sondages est que, d’une part, aucun environnement n’échappe totalement à l’expression de l’antisémitisme, même si la rue est l’espace où ont lieu plus de la moitié des agressions verbales et physiques [i].

L’espace de travail échappe aux expressions physiques de l’antisémitisme, mais non verbales.

·      L’Internet

L’Internet, grâce à son immédiateté et son universalité, à l’anonymat qu’il rend possible et l’extra-territorialité qu’il garantit, est le vecteur privilégié de toutes les haines possibles, hors d’atteinte ou presque des pouvoirs répressifs. La tendance à y trouver des informations, vraies ou fausses, pour confirmer ses propres opinions, et l’enfermement algorithmique permet d’y concentrer un antisémitisme de haute intensité. Il facilite la convergence entre les antisémitismes issus de l’extrême droite, de la gauche et de l’extrême gauche et du monde islamique, par l’échange et le partage des stéréotypes antisémites et des explications complotistes du monde. Il n’y a guère d’espace privé en ligne qui ne devienne le réceptacle de l’antisémitisme, en France comme partout ailleurs. On le retrouve sur les sites d’information non généralistes, les commentaires des internautes, les posts des réseaux sociaux, voire les forums destinés à aider les étudiants à faire leurs devoirs.

L’antisémitisme en ligne se décline sous trois formes principales : la reprise des clichés antisémites classiques, le négationnisme et l’antisionisme, soit qu’il applique à Israël les stéréotypes de l’antisémitisme classique, soit qu’il appelle à faire payer les Juifs pour la persécution des Palestiniens. Un sondage de 2014 fait apparaître que « quand 21 % des personnes âgées de 16 ans et plus croient voir “l’influence de la communauté juive” dans la décision d’interdire [les] spectacles [de Dieudonné], la proportion grimpe à 58 % chez les utilisateurs de sites de partage de vidéos » [ii].

L’Internet représente pour la jeune génération de musulmans la principale si ce n’est la seule source d’information « tant les références à l’école sont inexistantes […] y compris sur le conflit israélo-palestinien […] évoqué […] toujours de façon anhistorique et très peu documenté » [iii]. L’Internet est ainsi le principal vecteur de l’antisémitisme comme de l’antisémitisme travesti en antisionisme.

Twitter, Facebook et YouTube en particulier démultiplient la diffusion de tous les messages haineux, l’antisémitisme au premier chef, les mettant à la disposition de tous et gagnant facilement l’adhésion d’esprits dépourvus de sens critique [iv].

En 2012, sur Twitter, le hashtag « #unbonjuif » suscite un tel nombre de tweets antisémites que Twitter doit communiquer à la justice les identités de leurs principaux auteurs après une longue bataille judiciaire. Sur Facebook, le nombre de pages antisémites et négationnistes augmente sans cesse, les fidèles de Dieudonné et Alain Soral croissant toujours en nombre. Après la profanation du cimetière israélite de Quatzenheim, en Alsace, dans la nuit du 18 au 19 février 2019, la chaîne de télévision France 3 Alsace doit mettre fin à sa couverture de l’événement sur sa page Facebook, faute de pouvoir y maîtriser les commentaires antisémites [v].

Dieudonné et Alain Soral comprennent très tôt le parti qu’ils peuvent tirer de l’Internet pour diffuser leurs opinions conspirationnistes, négationnistes et antisémites. Dieudonné dispose de son propre site et Alain Soral anime le site Égalité et Réconciliation dont le discours se rapproche plus de l’idéologie nazie que de l’extrême droite traditionnelle française. La page Facebook de Dieudonné « Quenelle » diffuse un négationnisme fondé sur l’humour et l’ironie, la Shoah étant assimilée au business des Juifs devenue dogme d’Etat et Anne Franck ridiculisée. Son ananas est devenu le symbole d’un négationnisme décomplexé repris par des milliers de pages sur Facebook.

Un site nazi antisémite, raciste et homophobe comme https://democratieparticipative.me se protège du droit français en étant déclaré aux Etats-Unis tandis que son administrateur se cacherait au Japon pour échapper aux condamnations dont il fait l’objet en France [vi].

Le réseau social russe VK sur le modèle de Facebook permet à Ryssen de diffuser son idéologie antisémite, nommant les Juifs « jouefs » pour éviter d’éventuelles poursuites. Mais ses livres sont tout simplement disponibles sur amazon.fr [vii].

De manière générale, les principaux titres de la littérature antisémite française sont disponibles sur Amazon et livrés à domicile. Les algorithmes d’Amazon les proposent d’ailleurs au même titre que tout autre produit aux lecteurs potentiels intéressés par des sujets connexes [viii].

L’Internet permet également à des particuliers d’entraîner dans leurs dérives individuelles des mouvements organisés.

Par exemple, le 10 mars 2017, le Parti républicain (droite conservatrice) publie sur son compte Twitter une infographie titrée « La Vérité sur la galaxie Macron », représentant une caricature d’Emmanuel Macron, alors en lice pour l’élection présidentielle. Il est représenté en banquier (Emmanuel Macron a travaillé à la Banque Rothschild), avec un chapeau haut de forme, un nez crochu, un cigare et une faucille rouge, entouré de ceux qui promeuvent sa candidature.

Le graphisme reprend tous les codes du dessin antisémite d’extrême droite des années 1930, faisant du Juif financier le responsable des maux du capitalisme et du communisme. L’image est aussitôt retirée avec les excuses du parti, elle suscite un scandale qu’aucune caricature à l’antisémitisme tout aussi virulent n’a causé lorsqu’elle est publiée dans un journal de gauche (voir infra). Si la gauche est devenue plus antisémite que la droite, à l’inverse de la situation qui prévalait en France jusqu’à la Guerre des Six jours, elle semble toujours plus facilement exonérée de l’accusation d’antisémitisme.

Le même graphisme réapparaît en 2017 dans le photomontage d’Alain Soral publié sur Twitter par Gérard Filoche, membre du bureau national du Parti socialiste. Emmanuel Macron y porte un brassard nazi où la croix gammée est remplacée par le symbole du dollar américain et se dressent derrière lui trois Juifs riches ou influents, et désignés comme ses soutiens – Patrick Drahi, Jacob Rothschild et Jacques Attali – sur fond de drapeaux israélien et américain.

Cette publication illustre parfaitement la facilité avec laquelle les amalgames classiques entre Juifs et argent, capitalisme et Etats-Unis, d’une part, et Juifs et manipulation, d’autre part, fusionnent désormais avec l’amalgame Juif, sionisme, racisme. Elle montre aussi comment la séduction exercée par ce message l’emporte, chez un responsable politique, sur la prudence dont il devrait faire preuve, lorsqu’il s’agit de partager ses convictions antisémites. Le CRIF porte plainte contre ce tweet [ix].

Si l’importance de l’Internet dans la propagation d’un antisémitisme de plus en plus virulent est avérée, il est toujours très difficile de mesurer son rôle dans les mécanismes de passage à l’acte. Il est cependant intuitif de penser que des individus exposés régulièrement à des messages de haine à l’égard d’un groupe donné finissent par se laisser influencer [x].

La CNCDH note d’ailleurs que le taux de réponses aux sondages varie selon que l’enquête est anonyme en ligne ou menée  de visu « parce qu’il peut être gênant de se livrer face à la personne qui enquête, surtout sur des questions sensibles ou difficiles. Ainsi à la question portant sur le stéréotype du pouvoir excessif des Juifs, le taux de sans réponse passe de 6 % en ligne à 16 % en face-à-face, à celle sur les responsabilités dans la poursuite du conflit israélo-palestinien de 1 % à 20 %, alors que les internautes choisissent plus fréquemment la réponse “autant l’un que l’autre” renvoyant dos à dos les protagonistes [xi]. »

* Le monde scolaire et universitaire

A l’école de la République, la libération de la parole antisémite est totale et à peu près assurée d’impunité chez les mineurs. « Juif » (ou « feuj » en verlan) est souvent l’insulte suprême au point qu’elle n’exige même plus l’adjectif de « sale » pour le qualifier. L’antisémitisme s’y manifeste par toutes les formes d’insultes et de violences recensées au début de cette étude. Les enfants juifs sont visés par l’antisémitisme quotidien, dans la rue mais surtout au sein de l’institution : « 54 % des sondés ayant été́ victimes d’une agression verbale expliquent avoir été́ insultés ou menacés dans un établissement scolaire ou lors d’activités périscolaires [et] 26 % des victimes […] affirment avoir subi au moins un acte de ce type dans le cadre scolaire » [xii].

Pour les professeurs d’histoire et géographie, il est de plus en plus difficile, voire impossible, d’enseigner certains thèmes : les Hébreux en sixième, le nazisme ou la France des années 1930-1940 et la Shoah en troisième, puis en terminale. La fascination pour le nazisme est fréquente et l’iconographie antisémite nazie utilisée dans les livres d’histoire pour dénoncer l’idéologie nazie finit par la nourrir. De nombreux professeurs préfèrent donc éviter ces leçons pour éviter le conflit avec les musulmans de la classe. Des élèves de plus en plus nombreux approuvent, ridiculisent les victimes juives du nazisme et déplorent l’inachèvement de l’entreprise d’extermination des Juifs. Quant au conflit israélo-arabe, il tient une place démesurée dans le champ scolaire. Le droit d’Israël à se défendre ou à exister est non seulement un message inaudible dans de nombreuses classes mais les professeurs qui le formuleraient seraient accusés d’être juifs, voire se mettraient en danger.

L’institution met plus de dix ans à prendre la mesure du phénomène, préférant détourner les yeux ou prétendant croire que ces « jeunes » ne savent pas ce qu’ils disent, et décide de réagir à partir du milieu de la décennie 2010 quand il n’est plus possible de le faire tant l’ampleur du phénomène le rend incontrôlable. De plus, les hiérarchies des rectorats n’apportent pas toujours leur soutien aux professeurs qui veulent lutter contre l’antisémitisme de peur de troubles sociaux [xiii]. En 2017, le principal de plusieurs établissements marseillais publie un livre dénonçant la fanatisation galopante des élèves musulmans, dans lequel il avoue avoir refusé un élève juif parce qu’il savait qu’il ne pourrait assurer sa sécurité [xiv].

Quant à la CNCDH, elle estime que « le nombre d’actes graves à caractère discriminatoire motivé par du racisme, de la xénophobie ou de l’antisémitisme a une proportion très faible » dans le monde scolaire [xv].

Pour une jeunesse musulmane qui grandit dans une société permissive qu’elle récuse, où l’individu se définit par son appartenance à une communauté, surtout dans l’univers scolaire, il est presque impossible de comprendre que l’antisémitisme, comme le racisme, n’est pas une opinion parmi d’autres mais un délit puni par la loi. Quant aux professeurs qui tentent de rétablir les faits et affronter les préjugés des enfants et des adolescents, voire de sanctionner la parole antisémite, ils sont aussitôt accusés d’être juifs ou de « défendre les Juifs », parfois même par leurs collègues d’extrême gauche, acquis à la cause antisioniste.

Dans le monde universitaire, les actes racistes et antisémites se multiplient également, alors même que, d’après le sondage IFOP, 35 % seulement des étudiants adhère aux stéréotypes antisémites partagés par 42 % des Français. En mars 2018, un local de l’Union des étudiants juifs de France est saccagé à l’université de Paris I Tolbiac sans susciter la moindre formulation de solidarité de la plupart des syndicats étudiants. Une étudiante en médecine de la faculté de Bobigny est surnommée le « cancer de sa promotion » par ses camarades parce qu’elle est juive. Une autre étudiante à Paris XIII (Saint-Denis) doit changer d’université après des mois de harcèlement antisémite. L’humour potache et carabin s’empare du thème antisémite : plaisanteries sur la Shoah, salut nazi, suggestion de noms pour un week-end d’intégration (« Bob-Auschwitz 2019 », ou « Bob-rafle 2019 »), photomontage d’un étudiant juif brûlant dans des flammes, croix gammée et « Juden » dans une salle de cours d’HEC [xvi]… 89 % des étudiants juifs de France déclare avoir subi un acte antisémite mais 1 % d’entre eux porte plainte, par peur de représailles ou préférant tenter de régler personnellement son problème local [xvii]. Un quart d’entre eux cache son identité juive à l’université et 45 % des étudiants non juifs reconnaît avoir assisté à au moins un acte antisémite [xviii]. Quant à l’inscription « La rentrée, ça gaze(ra) ? », sur les murs de l’université Grenoble-Alpes, elle visait peut-être son président Patrick Lévy.

L’antisémitisme universitaire qui était traditionnellement le monopole de certaines facultés de droit ou d’histoire (comme Paris II-Assas ou Lyon III) s’est généralisé dans « la quasi-totalité des établissements » de l’aveu même de Dominique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, en grande partie grâce aux réseaux sociaux, au succès des pratiques discriminatoires adoptées par les étudiants revendiquant leur appartenance à des groupes s’estimant « dominés » (femmes, noires, autres), à la pression exercée par les associations d’étudiants antisionistes et aux divers appels au boycott des coopérations universitaires avec Israël (et Israël seulement) par des associations d’étudiants et des équipes enseignantes elles-mêmes. Quant à la lente destruction du département d’études juives et hébraïques de l’Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, nombreux sont ceux qui l’interprètent comme la traduction de l’intense activisme antisioniste qui règne dans cet établissement [xix].

Emmanuel Roux, qui dirige la commission juridique de la Conférence des présidents d’université, reconnaît le manque de remontée d’information et l’impossibilité d’agir sur un environnement qui échappe au pouvoir de l’administration malgré la création des 150 « référents racisme et antisémitisme » nommés dans les établissements d’enseignement supérieur… dont 88 % des étudiants n’a jamais entendu parler [xx]. Il faut ajouter la prudence des présidents d’université, réticents à entacher le renom de leur établissement en reconnaissant l’intensité de l’antisémitisme qui s’y diffuse.

Ses efforts d’intransigeance à l’égard des exigences et manifestations de religiosité exprimées par les associations d’étudiants musulmans conduisent peu à peu l’Education nationale à se replier sur une laïcité inébranlable, notamment en matière d’organisation d’examens, aux dépens de toutes les autres confessions. De manière générale, les Français voient dans la mise en œuvre rigoureuse de la laïcité républicaine, surtout à l’école, le dernier rempart contre la communautarisation de la société, d’où la forte opposition d’environ deux tiers d’entre eux à « la mise en place de menus spécifiques dans les cantines scolaires pour les élèves de confession juive et musulmane » et « de dérogations permettant aux élèves de s’absenter les jours de fêtes religieuses non prévus dans le calendrier [xxi] ».

Les Juifs qui avaient trouvé de longue date des accommodements en matière de gestion des emplois du temps se trouvent ainsi confrontés à des fins de non-recevoir après des décennies de compréhension, ce qu’ils perçoivent évidemment comme une injustice. Parfois, les absences réelles ou supposées d’enfants juifs les jours de fêtes juives sont pointées du doigt par des établissements qui, par ailleurs, ferment les yeux sur leur islamisation.

 

[i] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2020/01/RADIOGRAPHIEantisemitisme2.pdf

[ii] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

[iii] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2017/05/VERBATIMS_2017-05-10-web.pdf

[iv] https://www.20minutes.fr/societe/1512771- 20150108-attaque-charlie-hebdo-comment-reseaux-sociaux-gerent-messages-haineux

[v] https://www.la-croix.com/France/racines-lantisemitisme-convergence-haines-2020-01-10-1201070843

[vi] https://www.les-crises.fr/berruyer-putajuif-repond-au-nazi-de-democratie-participative/

[vii] http://memri.fr/2019/12/04/les-ouvrages-de-lessayiste-antisemite-herve-ryssen-promus-et-diffuses-sur-amazon-fr/

[viii] http://memri.fr/2020/01/24/amazon-fr-plus-grande-entreprise-commerciale-de-vente-douvrages-antisemites-en-francais/

[ix] http://www.crif.org/fr/actualites/crif-tweet-antisemite-de-gerard-filoche-le-crif-porte-plainte

[x] Pour plus de détails sur le sujet, voir Marc Knobel, L’Internet de la haine, Paris, 2012.

[xi] https://www.cncdh.fr/fr/publications/rapport-2018-sur-la-lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie (p. 78).

[xii] http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2020/01/RADIOGRAPHIEantisemitisme2.pdf

[xiii] http://www.atlantico.fr/decryptage/crispations-communautaires-propos-racistes-et-visibilite-grandissante-fait-religieux-etat-lieux-tensions-entre-juifs-et-musulman-788714.html

[xiv] https://www.lexpress.fr/education/islamisme-a-l-ecole-le-j-accuse-d-un-principal-de-college_1937071.html

[xv] https://www.cncdh.fr/fr/publications/rapport-2018-sur-la-lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie (p. 60).

[xvi] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/antisemitisme-derriere-les-murs-de-l-universite_2067896.html

[xvii] https://www.lepoint.fr/societe/harcelement-antisemite-l-etudiante-de-bobigny-lache-l-affaire-10-09-2019-2334956_23.php

[xviii] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/universite-9-etudiants-juifs-sur-10-affirment-avoir-subi-un-acte-antisemite_2068135.html

[xix] http://www.meyerhabib.com/le-demantelement-du-departement-detudes-juives-et-hebraiques-de-paris-viii-sapparente-a-un-boycott-disrael/

[xx] https://www.lemonde.fr/campus/article/2018/10/23/antisemitisme-et-racisme-a-l-universite-la-ministre-estime-que-c-est-l-affaire-de-tous_5373487_4401467.html

[xxi] https://www.ipsos.com/fr-fr/complement-perceptions-et-attentes-de-la-population-juive-le-rapport-lautre-et-aux-minorites