Par Alberto M. Fernandez*

Le régime de la Révolution islamique d’Iran, qui vient juste de célébrer son 40e anniversaire, connaît une crise intérieure profonde et persistante. Les manifestations qui ont vu le jour en décembre 2017 dans la ville de Mashhad pour protester contre la situation économique et la corruption ont gagné tout le pays et se sont poursuivies en 2018. Dans certaines villes, les manifestations se focalisaient sur la pénurie d’eau potable. Les soufis iraniens et les membres de la minorité arabe rétive ont également organisé des manifestations. Ces troubles se poursuivent en 2019.

Cette agitation a précédé le retrait de l’administration Trump, en mai 2018, de l’accord sur le nucléaire iranien (Accord de Vienne) et l’imposition de nouvelles sanctions américaines en novembre 2018, visant les initiatives expansionistes dans la région et le développement de missiles balistiques par l’Iran.

Selon la plupart des critères, le régime iranien est effectivement dans une situation intérieure délicate, même si les mollahs ont connu des défis similaires au cours des 40 dernières années. Mais si l’Iran se bat sur le front intérieur, il poursuit au niveau régional son ambitieux programme générationnel, cherchant à remodeler une grande partie de la région à son image.

Beaucoup d’encre a coulé sur les actions subversives et le militarisme expéditionnaire de l’Iran en Syrie, au Liban, en Irak et au Yémen, et sur le terrorisme iranien dans le monde. Les liens avec des groupes comme le Hamas et le Hezbollah, son partenaire à part entière, ne datent pas d’hier, et les milices pro-iraniennes en Syrie et en Irak existent depuis de longues années. Les relations entre l’Iran et ses vassaux régionaux dans les domaines du renseignement, de la sécurité et de l’armée sont au cœur de la projection de sa puissance.

Moins connues sont les tentatives de « puissance douce », politiques ou non-militaires, menées de l’Irak à Beyrouth, qui optent pour le fait accompli et cherchent à étendre l’influence de l’Iran. De fait, alors que la puissance iranienne semble ébranlée sur le plan intérieur, l’Iran cherche à établir des racines profondes et permanentes dans la région, en dehors de ses propres frontières politiques.

En tant que grande puissance musulmane chiite dans une région majoritairement sunnite, l’Iran a, bien évidemment, souvent utilisé des coreligionnaires non-iraniens comme fantassins chargés d’assurer la suprématie des mandataires iraniens. Ces populations sont récompensées par des terres et des logements, répartis sur un vaste territoire allant du Liban à la Mésopotamie. Si les sunnites sont les perdants dans les échanges de population et les modifications démographiques qui se déroulent dans des lieux comme le sud de la Syrie et à Damas, dans les plaines de Ninive au nord de l’Irak, c’est l’ancienne population chrétienne qui est, lentement mais sûrement, évincée par les milices armées des Shabaks, soutenues par l’Iran. L’Iran cherche aussi effrontément à diviser les provinces irakiennes, comme Salahiddin, sur la base de considérations communautaires.

Toutefois, le CGRI n’est rien de moins que pragmatique. L’Iran ne compte pas seulement sur les chiites pro-iraniens, mais cherche à créer des liens avec les non-chiites, voire avec les non-musulmans qui sont ouverts à différents types de persuasion. Le soutien de l’Iran à divers groupes palestiniens n’a rien de nouveau, et de fait, les liens entre l’OLP et les révolutionnaires iraniens existaient déjà avant la chute du Shah. Le soutien iranien au Hamas islamiste sunnite n’a rien de nouveau, ni sa « coopération technique » avec les salafistes-djihadistes supposément anti-Iran d’Al-Qaïda, qui ont trouvé un refuge au sein des services de sécurité iraniens, pendant presque deux décennies.

Loin de poursuivre une politique purement chiite au Liban, l’Iran dispose de ses propres soutiens pro-Hezbollah maronites ou druzes, à tel point que l’introduction de musulmans sunnites pro-Hezbollah (et anti-Saad Hariri) a été un point d’achoppement majeur dans la formation du nouveau cabinet libanais en 2018.

Dans le futur champ de bataille situé à la frontière d’Israël que représente le sud de la Syrie, l’Iran et le Hezbollah cherchent constamment à cultiver des liens productifs avec des rebelles arabes sunnites qui avaient en fait combattu le régime d’Assad.

Dans le domaine médiatique, l’Iran peut compter sur un large éventail de vassaux au Liban, en Syrie, au Yémen et en Irak, qui peuvent aider à promouvoir les positions iraniennes et participer à des opérations d’influence. Et les alliés médiatiques pro-iraniens ne se limitent pas à la langue arabe.

L’Iran cherche aussi à exercer une influence par le biais de liens culturels et éducatifs au sein du Moyen-Orient arabe. Ils sont généralement de même type que ceux mis en place par les centres culturels diplomatiques d’autres pays, y compris occidentaux. Il existe à présent des universités iraniennes au Liban, en Syrie, en Irak, et dans les Emirats arabes unis. Elles sont également considérées comme des centres d’influence par le régime. L’ancien ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayatine est une figure clé du rayonnement universitaire de l’Iran (ainsi que de sa propagande diplomatique et religieuse). Cela dit, cet effort de rayonnement universitaire au sein des pays arabes de la part de l’Iran peut susciter un sentiment d’ironie, vu l’activisme des étudiants de ces universités contre le régime.

L’Iran et ses alliés cherchent aujourd’hui à promouvoir le chiisme duodécimain parmi les tribus syriennes sunnites orientales, et même parmi des groupes religieux hétérodoxes comme les Druzes et les Alaouites. Bien entendu, la politique consistant à traiter des Alaouites syncrétistes comme un courant chiite dominant remonte au moins aux années 1970, et a toujours été motivée par la complaisance, plutôt que par une foi religieuse véritable. Les missionnaires iraniens ont œuvré avec un certain succès pour convertir les Alaouites et les Ismaélites syriens au chiisme duodécimain depuis des années, bien avant la guerre civile syrienne, mais les ambitions religieuses vont beaucoup plus loin.

Peut-être plus importante encore que les succès obtenus à ce jour par l’Iran dans sa politique de « puissance douce » non-militaire, est la façon de procéder. Si les Américains sont les maîtres mondiaux dans le « jeu aérien », parvenant de loin à réaliser des changements par une frappe de drones ou par un appel téléphonique présidentiel, l’Iran au Moyen-Orient arabe a œuvré avec diligence à un « jeu de terrain » patient et graduel. En établissant des relations, en cultivant des mandataires et des alliés, l’Iran s’implante dans le tissu des sociétés locales et excelle à la politique de diplomatie sur le terrain.

Bien entendu, en faisant usage de départements non militaires du gouvernement, lesquels peuvent être monétisés et orientés à la mise en place de telles relations – comme le principal représentant de l’Iran au Liban l’a fait récemment en acquérant le ministère de la Santé – la construction d’un empire n’en devient que plus efficace.

Contrairement à ces cortèges de diplomates américains haut-placés, le commandant de la Force Qods du CGRI Qassem Suleimani et d’autres hauts dirigeants iraniens voyagent simplement et modestement, établissent des réseaux locaux, travaillent avec diligence par de multiples canaux d’influence, que ce soit en visitant la tombe de Jalal Talabani, ou en buvant du thé avec des tribus irakiennes locales.

Ni les Etats-Unis ni aucun pays occidental ne peuvent égaler l’Iran sur le terrain de jeu impérial dans les pays du Croissant fertile. Seuls les Etats-Unis ont la capacité de le faire, mais une telle empreinte expansive et intrusive dépasse à présent les aspirations américaines.

Toutefois une nouvelle politique américaine, cherchant à mettre sérieusement au défi l’hégémonie iranienne dans la région, devra tenir compte, non seulement des ambitions de l’Iran en matière nucléaire et de missiles, et de ses alliés militaires sur le terrain, mais aussi de la projection de la puissance iranienne au sein de la société tout entière. Une telle politique mettrait l’accent sur la manière dont l’Iran édifie un empire régional, alors que sa population se bat à l’intérieur du pays pour trouver de l’eau et de l’électricité.

Lien vers le rapport en anglais

*Alberto M. Fernandez est Président du Middle East Broadcasting Networks (MBN). Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les positions officielles du gouvernement américain.

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